Actualisation d’un fragment d’un très ancien article (Palso, Ενημέρωση, 2001 !) déjà publié ici en 2003.
[…] je me rappelle un grand jeu d’une grosse demi-journée que nous avons organisé plus d’une fois à Thessalonique. Son objectif était de donner de premiers repères, quels qu’ils soient, aux invités Comenius étrangers, en les immergeant dès le troisième jour de leur arrivée, par groupes de deux personnes (sécurité oblige !), dans un cadre de vie grec qui ne soit pas limité à la famille d’accueil ou à l’école qui les invite. Il s’agissait donc de leur faire connaître, au fil d’une course effrénée à travers toute Thessalonique, et dans une atmosphère que caractérisent l’humour, la connivence et le surpassement de soi, les frayeurs et les joies de l’exploration interculturelle.
Voici une transcription des consignes écrites, distribuées aux jeunes francophones lors du lancement du jeu.
Précision historique : nous sommes en 1995. Pas de smartphones, pas de Google Maps, pas même de SMS.
Dans ce contexte, certaines activités sont organisées dans le but d’exercer un meilleur contrôle sur les déplacements des participants et de pouvoir agir au plus vite et au mieux en cas de problème. Tous les participants ont aussi en poche une sorte de carte d’identité mentionnant le nom des responsables du jeu et un numéro de téléphone « au cas où ».
Le Collège de la Salle présente son
Grand Jeu Sadique ® 1995
Il s’agit de répondre à 6 questions stupides et d’accomplir, dans n’importe quel ordre, les 5 malheureuses épreuves proposées ci-après. La meilleure équipe sera congratulée ce soir même devant une foule nombreuse. Les membres de l’équipe la plus minable seront tout simplement privés de dessert puis lynchés devant les mêmes spectateurs.
Petit détail : à midi (12 heures) précises, tous les membres de votre groupe devront impérativement se trouver au centre exact de la place Aristote pour y aborder et y embrasser (sur les 2 joues, of course !) chacun une personne grecque du sexe opposé (ne pas « utiliser » deux fois la même personne !) devant l’objectif de l’appareil photo de l’école. Les photos prises feront seules foi de la bonne exécution de cette ultime épreuve, par ailleurs éliminatoire.
Avant de mourir écrasé par une voiture ou une moto, inscrivez ci-dessous les noms, prénoms et éventuellement dernières volontés (pas plus de 10 mots, lettres capitales comme la peine du même nom, svp) des membres de votre groupe :
...Les questions
Consigne : pour chaque question, inscrivez une croix dans la ou les cases de votre choix (il y a donc parfois plusieurs bonnes réponses !). Pour empêcher les réponses au pifomètre, nous retirerons un point par mauvaise réponse.
Thessalonique est le nom de ...
[] ... la première fille du Roi Philippe.
[] ... la femme de Cassandre, général d’Alexandre.Le répondeur téléphonique que vous entendrez en composant le numéro 115 dispense des renseignements de nature ...
[] ... boursière.
[] ... météorologique.
[] ... inavouable.À Thessalonique, le mensuel Κλικ est vendu dans les kiosques au prix de ...
[] ... 550 drachmes.
[] ... 560 drachmes.
[] ... plus de 1000 drachmes.Combien paie une personne âgée de plus de 50 ans pour un trajet urbain en bus ?
[] Rien.
[] Moins de 100 drachmes.
[] Plus de 100 drachmes.Que commémore exactement la fête nationale du 25 Mars ?
[] Le soulèvement de 1821 contre les Turcs.
[] L’échec de la tentative d’invasion italienne.
[] L’avènement du premier Roi de Grèce, Georges 1er.Que signifie l’abréviation ΦΠΑ ?
[] TVA
[] Parti Socialiste de Grèce.
[] SVPLes épreuves
Les 5 épreuves à accomplir dans n’importe quel ordre (n’oubliez par l’épreuve spéciale qui doit avoir lieu à midi précise) sont les suivantes :
1. Piquez froidement une olive noire et charnue au marché Bezesténi (voir plan joint) et rapportez-la.
2. Trouvez et rapportez aux gentils organisateurs :
a. une pièce de monnaie non européenne
b. de l’eau de mer puisée dans le Golfe Thermaïque (et pas ailleurs, SVP !)
c. une carte de visite grecque
d. le nom, le numéro de téléphone et la signature d’un agent de police (homme ou femme). Les timides peuvent lui faire lire le mot ci-dessous qui explique en grec qu’il s’agit d’un jeu :
Πρόκειται για ένα παιχνίδι. Παρακαλώ, συμβάλετε για την επιτυχία του βοηθώντας τους μαθητές / φοιτητές μας.
3. Rendez-vous à la salle 308 du plus ancien des bâtiments de la Faculté des Lettres de l’Université Aristote. Demandez, sans trop déranger l’ambiance feutrée de l’endroit, à voir Soula et/ou Sany. Les garçons leur feront le baisemain, elles adorent ça ! Les filles déclareront avec conviction que La Macédoine est grecque (C’est le mot de passe !). Sany et/ou Soula apposeront alors le cachet de la Section de Linguistique et de Didactique des Langues Vivantes dans le cadre ci-dessous :
…4. Montez au dernier étage de la Tour de l’OTE. Vous vous retrouverez dans une cafétéria. Après avoir admiré comme il se doit le panorama sur la ville (sans aucune obligation de consommer !), vous demanderez à un garçon d’écrire son nom et l’heure à laquelle vous êtes passés dans le cadre ci-dessous (rien ne vous empêche de réutiliser le petit mot grec destiné à l’agent de police !) :
…5. Rapportez aux organisateurs quelque chose de vraiment très très original (Ne rien acheter !) comme, par exemple, un poil arraché à la moustache du policier auquel vous avez demandé un autographe (déconseillé !).
Petit plan de Thessalonique :
…
Je joins une reproduction de ces pages, éditées alors sur une suite logicielle disparue aujourd’hui : GeoWorks Ensemble 2.0 (ou PC/GEOS 2.0), injustement tuée par Microsoft Office, mais que reconnaîtront les médiévistes.
Voilà. Sur ce vieux modèle, on peut aussi construire une activité pour les jeunes Grecs visitant par exemple Bruxelles.
Arrangez-vous cependant pour bien connaître un ou deux représentants des autorités policières locales parce qu’en 1995, deux filles nous ont réellement rapporté un poil de la moustache d’un policier, accompagné d’un certificat d’authenticité signé par le propriétaire !
Que les photos d’embrassades soient ou non réussies, le souvenir de ce jeu reste toujours impérissable. Tant pour les participants que pour les organisateurs.
Ce n’était ni une séquence didactique modélisée ni une expérimentation théorique. C’était un jeu. Mais un jeu où l’on devait agir, choisir, interpréter et s’adapter ; autrement dit, exactement ce que l’on appelle aujourd’hui une tâche actionnelle… et peut-être même une situation constructiviste.
Un tel dispositif devrait peut-être être ajusté aujourd’hui : la dimension physique imposée, certaines interactions avec des inconnus ou le vocabulaire volontairement provocateur du titre pourraient susciter des réserves légitimes dans un contexte plus attentif aux questions de consentement et de sécurité.
Pour autant, l’esprit du dispositif – apprendre en agissant, en décidant et en s’exposant au réel – demeure d’une étonnante modernité.
